Saint Ennemond en Gier
Homélie

TALITHA KOUM
13ème dimanche du temps ordinaire (cycle B)

Les miracles dans l’Evangile représentent un aspect tout à fait fondamental de la révélation chrétienne. Deux tiers des évangiles sont constitués par des miracles! Que serait de notre foi si le Seigneur ne nous avait transmis que des paroles, même splendides ; ou que des commandements, même sublimes ; ou qu’une sagesse, même lumineuse ! L'Evangile nous montre que Jésus peut retourner, même les situations les plus désespérées.
Tout au long de son ministère Jésus fait reculer le mal et la mort. Vraiment en lui Dieu a visité son peuple. Car les signes du Royaume sont donnés : les aveugles voient, les boiteux marchent, le royaume est annoncé aux pauvres. Aujourd’hui encore : les morts ressuscitent.
Le Seigneur guérit cette femme qui se trouve en proie d’une mort lente (elle souffre de sa maladie depuis 12 ans). A cette femme là, le Seigneur lui permet de marcher la tête haute ; et à la petite fille de douze ans le Seigneur la relève1. Il se laisse approcher de la première et s’approche de la seconde. Jésus aurait dû se tenir à l’écart, car se sont deux cas d’impureté (le sang et la mort, Lv 15 ; Nb 19).
L'une trouve la mort à l'aube de sa vie, l'autre meurt doucement. Les douze années de jeunesse de l’une renvoient aux douze années de souffrance de l’autre. Toutes deux ne peuvent être sauvées que par Dieu, car pour l’homme il est vraiment trop tard. L’une est déjà morte l’autre est en train de mourir. Le Seigneur laisse approcher de lui la femme souffrante pour l’arracher à la maladie et s’approche de la petite fille pour l’arracher à la mort. L'une est arrachée de l'exclusion (les pertes de sang la rendant impure, elle ne pouvait approcher des gens et encore moins être dans la foule!); l'autre est arrachée à l'inévitable. Pour toutes deux Jésus se comporte comme un père: « ma fille, ta foi t'a sauvée »; « petite fille lève toi ».
En ce dimanche, des millions des personnes vont écouter dans les églises du monde cet évangile. Vont-ils vraiment approcher de Jésus ? Vont-t-ils, à l’exemple de Jésus, approcher du prochain, ou l’éviter ?Approcher de Jésus, telle est la démarche Jaïre qui vient demander la guérison de sa petite fille. Telle est plus forte encore, la démarche de cette femme qui met toute son existence en jeu dans le désir de toucher Jésus.
Beaucoup de gens touchent Jésus, le pressent même… Mais seule cette femme veut le toucher avec foi. Frères et soeurs, si nous savions toucher Jésus comme cette femme plutôt que le presser comme la foule, dans nos vies chrétiennes agitées, et sur occupées, même pour lui. Trop souvent, nous voulons nous approcher du Seigneur, mais pourvu que la rencontre ne soit pas trop longue!!! Car nous sommes pressés et nous n'avons pas la patience de la confiance.
Jaïre quand à lui, tombe à genoux devant Jésus. Il est en train de perdre sa petite fille. Lorsqu’on perd ce que l’on a de plus précieux, quelle porte ne frappe-t-on pas? Oui, nous aussi quand nous sommes pris à la gorge, c’est alors que nous n’omettons d’accourir vers Jésus. Si nous savions nous jeter aussi à ses pieds dans nos jours de joie ! Pour le remercier de sa présence au quotidien.
De plus l’entourage réagit bizarrement devant l’action de Dieu. Les disciples, eux mêmes, ne comprennent pas le sens de la question de Jésus : « qui m’a touché ? ». Il semble même qu’ils ressemblent même aux gens qui se moquent de Jésus parce qu’il avait dit que la petite fille n’était pas morte mais endormie. « Sois réaliste la foule t’écrase et te presse. Touché comme ne le serais tu pas ? Mais Jésus sais de quoi il parle : quelqu’un l’a touché avec une intention claire : être guéri. La femme toute tremblante lui dit toute la vérité et Jésus cette fois ci « est touché » mais de son humilité et de sa foi. Les disciples n’ont pas vu celle qui voulait s’approcher de Jésus. Ils auraient dû la repérer, lui ouvrir le passage dans la foule, l’encourager. Sommes nous capables d’ouvrir le chemin à ceux qui cherchent s’approcher de Jésus ?
Sommes-nous décidés à nous approcher de Jésus sans nous laisser arrêter ni par la société, ni par la paresse spirituelle, ni par notre propre entourage qui risque de nous dire au moment le plus important : « à quoi bon ? » (à quoi bon déranger le maitre,). A quoi bon ceci ? A quoi bon cela ? à quoi bon prier ? Etc.
A ceux qui s’approchent de Jésus, il les guérit, les sauve, les revitalise…les relève, les arrache à l'exclusion, et à la mort:
Talitha koum, jeune fille lève toi. L’évangile a conservé l’expression dans la langue de Jésus. Ses deux mots les disciples ne les ont jamais oubliés. Ils ont été conservés tels qu’ils sont sortis de la bouche de Jésus. Quelle merveille!
1 Ces deux récits comptent quelques similitudes. La jeune fille est âgée de douze ans ; la femme est malade depuis douze ans ; le père demande à Jésus que sa fille « soit sauvée et qu'elle vive » ; la femme pense qu'elle sera sauvée en touchant son vêtement. Jaïre tombe aux pieds de Jésus pour le supplier ; la femme se jette à ses pieds pour lui dire toute la vérité ; les deux sont appelées « fille », « ma fille / ta fille » par leur entourage ou par Jésus lui-même ; Jésus félicite la femme à cause de sa foi et invite le chef de la synagogue à croire à son tour…
Les deux récits comportent aussi des différences : dans le premier cas, c'est le père de l'enfant qui sollicite la guérison ; dans le second, c'est la femme elle-même qui prend l'initiative d'aller vers Jésus ; Jésus guérit la femme au milieu d'une foule nombreuse, « si nombreuse qu'elle l'écrasait », tandis qu'il réveille la fille de Jaïre en présence de trois disciples et de ses deux parents, en ayant mis tout le monde dehors ! Jésus a guéri la femme sans même l'avoir touchée mais en étant touché par elle, « à son corps défendant » ; en revanche, il saisit la main de la jeune fille en lui disant : « Lève-toi. »
Certains aspects énigmatiques du texte ne manquent pas de nous étonner : nous ne connaîtrons pas le nom des personnages féminins. Seul le père est nommé et sa position sociale évoquée. On remarque qu'au passage de Jésus la femme a senti qu'elle était guérie de son mal tandis que Jésus, lui, a senti qu'une force était sortie de lui. On relève qu'il ignore qui l'a touché, alors qu'il devine les pensées secrètes des scribes et des pharisiens. Enfin, étrange coïncidence, c'est au moment où la femme est guérie que la jeune fille meurt : « Comme il parlait encore, des gens arrivent de la maison de Jaïre pour annoncer à celui-ci : ta fille est morte. » Il y a là, dans « la mort d'une autre » comme dirait Bernanos, un mystérieux échange des vies : « On ne meurt pas chacun pour soi, mais les uns pour les autres, ou même les uns à la place des autres, qui sait [1] ? »


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